Bref éloge de l’hypocrisie

L’hypocrisie, quelle mauvaise réputation! (1) J’aurais aimé prendre sa défense à une autre occasion, mais celle du jour a le mérite de la simplicité, et de mettre à nu les gens dont l’inconséquence leur en fait porter critique.

L’hypocrisie honnie du jour est donc parvenue à mes oreilles distraites par l’émission militante de Sonia Kronlund, Les Pieds sur Terre, sur France Culture. (2)
Pour ceux qui ne la connaissent pas, un bon concept: des témoignages touchants et sincères dans différentes situations sociales, souvent en crise ou au bord de la crise. Concept bien vite gâté par un parti pris 68-ard aussi caricatural que la droite le rêve.

Aujourd’hui, émission dédiée aux travailleuses du sexe du Bois de Boulogne. On notera l’immersion risquée dans un des univers de la prostitution française absolument pas représentative des 80% de praticiennes étrangères, 60% mineures et autant d’exploitées. L’hypocrisie aujourd’hui dénoncée? Celle prêtée à la droite, et à la gauche dans la bouche de Najat Vallaud-Belkacem, de vouloir mettre un terme à une pratique que l’on ne peut que cacher, au prix de l’insécurité des praticiennes.

L’argument se tient, presque. À peine caricaturé, il aboutit à la fin des prisons pour les voleurs qui ne sont que la conséquence des inégalités et à la fin de la lutte contre la pollution car de toutes façons, carpe diem et profit immédiat (Pour prendre deux exemples aux marqueurs idéologiques opposés).

À l’opposé, j’ose soutenir qu’il faille sans relâche postuler que la condition de la femme est souillée par ces pratiques, tout autant que celle de l’homme dont on découvre à peine les dégâts de sa chosification contemporaine sous l’œuvre de la publicité et du constructivisme. (3)

Oui, fixer des idéaux au-dessus de la moyenne de l’être humain est le propre de l’Homme, sa dignité essentielle. Vouloir plus de soi-même ne doit pas être constamment découragé au prétexte de nos faiblesses et de nos échecs. Inversement, les cauchemars utopiques du XXe siècle nous montrent qu’il ne faut pas empêcher les rédemptions, une faute se surmonte, et celui qui a surmonté ses fautes est porté par une force majeure que celui qui n’a jamais fauté (Outre la suffisance qui trop souvent gâte le mérite de ceux qui n’ont pas fauté).

Ne voulons-nous pas mettre un terme à l’esclavage, alors même qu’il se poursuit sous des formes plus raffinées?
Ne voulons-nous pas déminer les pensées racistes, alors que la société multiculturelle amène à des relations humaines multiracistes?
Ne voulons-nous pas le meilleur pour nos enfants, alors-même que nous nous refusons à leur laisser un monde durable?

Ce que porte trop souvent la dénonciation de l’hypocrisie, c’est le crépuscule des idéaux et l’accommodement avec l’état de nature, y compris quand celui-ci est médiocre. Si le premier je dénonce le mépris du réel, ce n’est guère pour l’accepter tel quel comme finalité irréductible, mais bien pour faire de la prise en compte du réel la condition préalable à l’action.

Or avec la dénonciation de l’hypocrisie, nous préparons le terrain à la frustration, née du conflit entre l’acceptation du présent contre les utopies consolatrices qui nous vendent un autre réel.

La théologie chrétienne a eu à traiter cette tension depuis longtemps. Dieu est difficilement saisissable, il nous incite à nous comporter mieux tout en acceptant notre sort par la perspective expiatoire ou compensatoire du paradis. Certains en ont conclu de l’absence de Dieu, de son indifférence, de son injustice. D’autres de la liberté qu’il nous offre de pourvoir à notre avenir par nous-mêmes. Dieu a tout dit. À nous de faire. (4)
L’hypocrisie n’est alors souvent que le mot qui vient à la bouche de ceux qui ont baissé les bras.

En matière de prostitution, je vous invite à lire cet éditorial de Mona Chollet, revue Périphéries. Merci.

(1) Lire le remarquable éloge paradoxal de Dom Juan de Molière, A V s 2, classique du genre.

(2) Les Pieds sur Terre, épisode Les Dames du Bois de Boulogne. Sonia Kronlund a aussi été scénariste du film Raï, où l’on trouve confirmation de l’indigence de sa perception du monde.

(3) Etrange modernité, pour qui il a été plus facile de rabaisser l’homme que d’élever la femme…

(4) J’emprunte ces mots à Rémi Brague.